lundi 15 septembre 2014

Un engagement


  Marie Thérèse Begoc me reçoit chez elle à Plouzané pour me raconter son parcours à l'Atelier du Maître Tailleur à Brest :

  Je suis rentrée à l'Atelier du Maître tailleur à 19 ans. Avant j'avais fait des petits boulots. J'ai commencé à travailler à la Clinique Saint Esprit mais j'ai contracté une hépatite et j'ai du quitté au bout de cinq mois. Puis j'ai gardé des enfants. Comme mon père travaillait pour le commissariat de la Marine et donnait des coups de mains à l'Atelier, il m'a fait rentrée en 1968. Le Maître tailleur était François Morvan jusqu'en 1969. Après c'est son fils Joseph qui a pris sa succession pendant vingt ans puis Monsieur Lamidon, sept ans et Monsieur Sourouille jusqu'à ce que je parte en 2008. J'étais piqueuse mécanicienne. On a été jusqu'à 292 à travailler à l'Atelier.

Déléguées de la CFDT en pause à l'atelier

  En 1971, je suis devenue déléguée du personnel syndiquée à la CFDT durant 15 ou16 ans malgré mon jeune âge car on s'était trompé sur ma date de naissance! En 1973 il y a eu un premier mouvement de grève pour obtenir un alignement sur le statut des ouvriers d'état car il n'y avaient plus de de convention collective de l'habillement militaire. Ce qui a fait que l'on suivait leurs augmentations de salaire qui eux-mêmes se basaient sur les ouvriers de la métallurgie. Ça a été un super acquis car on n'avait plus besoin de convention collective. Puis on s'est battues pour la mensualisation des salaires car avec annualisation on avait des bon et des mauvais mois. Et enfin on a obtenu l'aménagement du temps de travail. On se retrouvait souvent coincées dans les embouteillages le matin en même temps que les ouvriers de l'Arsenal, on voulait partir dix minutes plus tôt. En 1976, l'année de la canicule, il faisait une chaleur d'enfer à l'atelier, sous les toits. On aarivait à cinq heure et on partait plus tôt. Comme on travaillait en décalé, on a mis en place le travail à temps partiel : 4/5ème. Ça a bien marché. Les ouvrières qui arrêtaient au premier ou au deuxième enfant sont restées jusqu'à la retraite. On a été les premièress à le faire dans toute la région. Beaucoup d'entrepreneurs venaient voir comment on faisait.

Catherinette 1969 Marie-Thérèse Chapel, Marie-Cécile Bodennès, Olivette Rota, Berthe Moalic, Françoise Jaouen, Nicole.

   Je suis née en 1949 et j'ai été catherinette en 1974. Les chapeaux étaient réalisé avec de la récup! Les mécanos fabriquaient le support en contreplaqué, le tour de tête avec le plastique dur qu'on utilisait pour les bonnets ainsi que les structures métalliques. Le reste était réalisé par les contre-maîtresses. Elles décidaient du thème, par exemples les pays. On faisait la fête au Foyer du Marin tout l'après-midi que l'on décorait avec soin. On y passait du temps. Le patron nous coiffait et nous faisait la bise. Puis il y avait des animations, des comédies musicales, on dansait. Une fois on avait déguisé Joseph, le patron en Louis XIV. Il était fier et nous on se moquait. Puis on finissait au restaurant entre nous. On a continué à faire la fête alors qu'il n'y avait plus de catherinettes. Pendant mes premières années, les célibataires de l'Atelier étaient invitées au bal des officiers de la Jeanne. Évidemment les marins, on était juste en face des bateaux, les ouvriers de l'Arsenal, venaient souvent boire le café chez nous et Mr Morvan avait fait mettre un panneau qui interdisait l'atelier à tous les marins et quartier-maîttre car il en avait marre qu'ils viennent nous draguer.

Chapeaux de catherinettes
  Dans les années 1970, l'ambiance était bon enfant. Casse-croûte à neuf heures, les mécanos allaient chercher des bières chez les ouvriers de l'Arsenal jusqu'à ce que Mr Sourouille arrive en 1996. Et là ça a cassé. Il avait fait de la gestion de personnel en Asie puis était devenu militaire. La marine l'avait embauché pour son projet de gain de productivité. C'était d'actualité et encore aujourd'hui. Il avait décidé d'augmenter d'un tiers la production. C'est beaucoup. Il a licencié 40 à 50 personnes avec une prime et mis en place le PRI, Prix de Revient Industriel du vêtement. Tout était chronométré. Par exemple un jour une chef d'atelier me demande de pousser un chariot jusqu'au fond le l'atelier en deux minutes. Je lui réponds que c'est impossible qu'elle n'a qu'à me montrer. Il s'est avéré qu'elle a mis six minutes. Donc les six minutes sont devenues le temps de référence. Il fallait se battre tout le temps. Il y avait une durée pour aller aux toilettes, pour les pauses,  Il nous prenait pour des moins que nulles. Il était odieux. Ce n'était pas du tout efficace avec le personnel.

  On s'est mises en grève. Mais il était soutenu par la Marine donc on l'a séquestré à l'Atelier de neuf du matin jusqu'à minuit. A midi il a eu droit à un pain avec un cornichon. On le surveillait même aux toilettes. Il ne voulait pas dialoguer, c'était la seule solution. Les ouvriers de l'Arsenal avaient versé des poubelles dans sa voiture. Il n'y avait pas que nous qui ne l'aimions pas : des mécanos, des électriciens, le service de "la roulante" (ceux qui réceptionnaient les vêtements pour les transporter au Salon d'essayage). C'était des conditions de travail infernales. Je ne me souviens plus la cause mais il était très doué pour déclencher le conflit, tous les jours. Les femmes ont de l'énergie quand ça ne va pas, plus que les hommes, beaucoup plus. C'est plus futé! Ça na pas été une bonne période. Il a quand même été jusqu'à sa retraite en 2011, 15 ans de Marine!

Fête des catherinettes, le Maître Tailleur, Joseph Morvan


  La Marine a commencé à délocalisé dans les années 80 en Tunisie, au Maroc. Très vite on est passé à 180 ouvrières puis jusqu'à 50 au moment ou je suis partie. C'est dégueulasse! Avant il y avait des cordonniers, une quinzaine, Mme Le Gall et puis sa fille après qui faisaient du rembourrage d’oreillers et de matelas au rez-de chaussé du bâtiment, et une voilerie à l'autre bout. C'était des hommes qui travaillaient à la voilerie, il étaient ouvriers d'état. Nous aussi on aurait bien voulu le devenir mais les négociations ont eu lieu juste avant 1981. La gauche est passée et nos revendications ont été mises au placard, sachant que la sous-traitance était déjà à l'ordre du jour!

  Au bout de 39 ans de travail, la médecine du travail a diagnostiqué des TMS, troubles musculo-squelettiques décidé de ma mise en arrêt de maladie pendant sept mois. Le corps s'use, la tendinite inflammatoire devient chronique. J'avais mal au côté gauche du coude à l'épaule. Beaucoup de filles de l'atelier ont eu la même maladie car on travaillait jusqu'à 3, 4 ans au même poste. A la fin de mon arrêt de maladie la sécurité sociale m'a jugé apte à reprendre pour voir si je ne jouais pas la comédie alors que la médecine du travail me qualifiait inapte. J'ai donc été licenciée en 2008. Mais c'était une chance pour moi car j'en avais marre. Les douleurs étaient là et je saturais. C'est un boulot frustrant car on fait qu'une partie d'un vêtement, des gestes répétitifs, à force on n'a plus envie de faire d'efforts.


Marie Thérèse Bégoc, catherinette 1974 
avec le cadeau de l'entreprise, à droite Monsieur Carn.

  Le système est aberrant. J'ai fait de la formation, tout ce que l'atelier proposait mais ce n'était pas assez qualifiant pour changer de travail. On avait un bon salaire, des horaires aménagés, on avait pas envie d'aller ailleurs. Au début c'était bien et après avec Mr Sourouille on ne rigolait plus, on n'avait plus le droit de rire. Il y avait de l'entraide entre nous avec celles qui avaient des problèmes mais au fur et à mesure on est devenu moins nombreuses, c'était plus dur.
  J'ai donc touché le chômage pendant trois ans et j'ai pu prendre ma retraite. Aujourd'hui j'ai des séquelles, je suis obligée de prendre des médicaments car j'ai souvent mal. Il y a des mouvements que je ne peux plus faire, comme tailler une haie.

  J'ai toujours voulu faire de la couture. Ma mère m'avait dit que je serai jamais riche avec un métier pareil, confortée par les religieuses à l'école qui pensaient qu'avec mes notes je pouvais devenir comptable. Mais c'était un choix. J'ai toujours aimé travailler de mes mains, bricoler. Je brode, je fais de la couture, je fais mon jardin et j'ai donné des cours de couture comme bénévole pendant 25 ans ici à Plouzané, trois heures toutes les semaines après mon travail. Ça me plaisait énormément. Je me suis occupée aussi d'une association d'accueil d'étudiants chinois à Brest pendant dix ans et je fais encore de l'animation comme bénévole au centre social de Bellevue. Je reste engagée pour les autres. J'ai passé de bons moments à l'atelier, ça n'a pas été trop moche. Chaque métier à ses contraintes!

Marie Thérèse a gardé son chapeau car c'est un beau souvenir

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