lundi 21 décembre 2015

Le démembrement

  Dans cette civilisation d'un «futur antérieur», un avenir dans lequel «nous vivons déjà» le travail est atteint, le travail est modifié, diminué sous le contrôle de l’argent de la dictature de la logique. Des emplois sont déplacés, des métiers sont supprimés ( en particulier dans la confection). La disparition de la fabrication des vêtements provoque la disparition du corps social qu'il englobait, ou plutôt, la conscience du corps qu’il recouvrait entrainant son démembrement, sa dislocation. Voici le postulat de départ d’un travail artistique ancré dans une situation réelle observée à partir d’une enquête auprès l’Atelier du Maître Tailleur de l’arsenal de Brest qui fabriquait les vêtements pour la Marine Nationale. Aujourd’hui fermé, cet atelier était le territoire du tailleur, de la couturière, de l’habillement, de la culture du corps. Tenues, vareuses, cols, pantalons, chemises, spencers, shorts, manches, boutonnières, épaulettes, galons, bonnets, serge, toile de jean… et d’autres sont façonnés dans des pays lointains tout autour du monde. L’uniforme du marin est une recomposition de fragments de corps étrangers.

  J’ai réalisé un montage sonore à partir des entretiens réalisés avec les piqueuses-mécaniciennes à la retraite de l’Atelier du Maître Tailleur. On y parle des souvenirs, de la manière de travailler, des objets aux quotidiens, des conditions de travail, des luttes successives pour les améliorer et de la fin du travail à laquelle on n’a pas envie d’être associé. La fin d'une histoire du travail des femmes rend amère. La bande son est rude, les paroles sont hachées mais aussi pleine d’envie de transmettre une expérience de travail, un récit de vie.

  En parallèle je démembre des corps de mannequins de femmes et d’hommes en effectuant des moulages en papier collé. Ils vont être « habillés » de tissu car j’aimerais qu’ils soient proche du morceau vêtement et de parties du corps. Je suis à la recherche d’une couturière pour m’aider dans ce travail. Ils sont légers et empalés sur des bâtons pour être « brandis » comme des objets de manifestation et de grève. Le tissu envisagé est du jersey de coton blanc teinté dans la gamme de couleur des uniformes de la marine : bleu marine, bleu roi, rouge, doré.

  Ma première idée avait été de constituer un groupe de femmes de l'atelier pour organiser un dernier bal public pour la sainte Catherine avant sa fermeture lors duquel on se serait une dernière fois réunies pour faire la fête, créer des chapeaux, parler des souvenirs et manifester ensemble la fin d'une histoire. Mais le moral des troupes étant au plus bas, je n'ai pas réussi à fédérer ce groupe. Ce sont des femmes cassées physiquement et moralement par la fatalité.

  Je décide donc de reprendre toute cette matière pour moi-même créer une performance.

Vue d'atelier

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